En 2019, plus de 14 % des emplois en France étaient considérés à haut risque d’automatisation selon l’OCDE. Pourtant, chaque phase d’innovation technologique a vu émerger de nouveaux métiers, parfois inattendus, qui n’existaient pas quelques années plus tôt. L’automatisation ne s’accompagne pas uniformément d’une hausse du chômage, mais bouleverse les compétences recherchées et la structure même du marché du travail.
L’intelligence artificielle, la robotique et le numérique modifient en profondeur les parcours professionnels et imposent des transformations rapides. La capacité d’adaptation et la formation continue deviennent alors des enjeux centraux pour limiter les effets négatifs et saisir les opportunités créées.
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Progrès technique et emploi : une relation complexe à travers l’histoire
Depuis la révolution industrielle, le rapport entre progrès technique et emploi a toujours cristallisé les tensions. Rien n’est jamais simple ni rectiligne. John Kay, inventeur de la navette volante, forcé à l’exil par la colère des tisserands, a jeté les bases d’une longue série de contestations : les luddites, eux, s’attaquent directement aux machines à tisser. Dès le XIXe siècle, la crainte du chômage lié à la technologie s’ancre dans les mentalités.
Chaque économiste a sa lecture. Sismondi évoque un « malheur national ». Say, plus mesuré, souligne que l’innovation détruit, mais aussi qu’elle façonne d’autres horizons à moyen terme. Ricardo, d’abord optimiste, finit par reconnaître la pression sur les salaires et la montée du chômage. Marx voit dans la machine l’outil d’un capitalisme qui précarise. Schumpeter, lui, propose la « destruction créatrice » : ce que l’innovation élimine d’un côté, elle le recrée ailleurs, différemment, plus tard. Et Keynes introduit l’idée de chômage technologique, conséquence directe de l’innovation.
Au fil des décennies, une constante émerge : chaque « choc » du progrès redistribue les cartes. Secteurs, métiers, territoires se réorganisent. La croissance dépend alors de la capacité à absorber cette onde de choc, à repenser la production, à inventer de nouveaux usages, à former la main-d’œuvre. Jean-Hervé Lorenzi, dans ses analyses sur l’Europe, insiste : l’enjeu ne se limite pas au nombre d’emplois, il touche à la transformation profonde des métiers, à la qualité du travail et à la souplesse de l’économie.
Les nouvelles technologies menacent-elles vraiment l’emploi ?
À chaque avancée majeure, l’angoisse d’un chômage provoqué par la technologie revient, implacable. Jeremy Rifkin, dans « La Fin du travail », décrit la numérisation et la robotique comme une lame de fond, capable d’ébranler même le tertiaire. Frey et Osborne, chercheurs à Oxford, frappent fort : 47 % des emplois américains seraient concernés par l’intelligence artificielle. Ce chiffre marque les esprits, circule, alimente les peurs. Pourtant, le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) tempère : en France, seuls 10 % des postes seraient véritablement à risque d’automatisation, tandis que la moitié des emplois verrait leur contenu transformé, mais non supprimé.
Les évolutions sont bien là. La robotique collaborative, la montée en puissance des NTIC, l’essor du big data et de l’Internet des objets bouleversent la façon dont les entreprises fonctionnent. Maurice Levy parle d’ubérisation et d’une inquiétude diffuse face à la déstabilisation. Les organisations évoluent : modèles plus décentralisés, équipes autonomes, services dématérialisés, algorithmes omniprésents (voice picking, commande vocale) qui transforment concrètement la nature du travail.
La précarisation s’étend, surtout dans les secteurs touchés par l’ubérisation. Les documents du COE mettent en avant des effets mixtes : la numérisation intensifie la charge, modifie la complexité et l’intérêt des tâches, mais offre aussi des perspectives inédites d’autonomie et de flexibilité. Mokyr parle d’un véritable point de bascule technologique. Le débat ne porte plus tant sur la quantité d’emplois que sur leur mutation, sur la capacité à anticiper, accompagner, former et éduquer.
Des métiers qui disparaissent, d’autres qui naissent : le vrai visage du changement
Ce qui se joue, ce n’est pas une simple vague de suppressions d’emplois, mais une recomposition en profondeur du paysage professionnel. Sauvy l’avait souligné : les gains de productivité effacent des postes dans l’industrie ou l’agriculture, mais ils stimulent, par ricochet, la création de nouveaux métiers dans les services ou dans des secteurs qui n’existaient pas hier.
La polarisation des emplois s’accélère, analysée par Goos, Manning ou Oesch. Les tâches répétitives et routinières disparaissent progressivement : les poinçonneurs de tickets, les caissiers, les opérateurs de saisie laissent la place à d’autres fonctions. À l’inverse, les métiers fondés sur la relation humaine, la créativité, ou la résolution de situations complexes, aide-soignant, manager, consultant, restent recherchés, parfois même favorisés par l’évolution technologique. Jean-Laurent Cassely l’observe : les robots excellent dans l’automatisation, mais peinent à gérer l’imprévu, l’émotion, la créativité.
Voici les deux dynamiques à l’œuvre, qui redessinent le marché du travail :
- Dépréciation du capital humain : certains savoir-faire deviennent rapidement obsolètes, obligeant de nombreux professionnels à se réinventer et à se reconvertir.
- Obsolescence programmée : des métiers entiers s’effacent, tandis que d’autres voient le jour grâce à l’innovation technique.
La DARES recense une multiplication de métiers dits « en tension » dans les services à la personne, l’hôtellerie-restauration ou la sécurité. Les formes de pénibilité évoluent : du geste répétitif, on passe à la surcharge émotionnelle ou à la précarité. Cassely le rappelle : le progrès technique ne signe pas la fin du travail, mais le terme d’une façon de travailler. La société adapte ses besoins, ses formations, ses repères.
S’adapter au futur du travail : quelles solutions pour les travailleurs ?
Face à l’automatisation et à la numérisation galopantes, la formation professionnelle apparaît comme la meilleure parade. Aghion, Cette et Cohen défendent le renforcement de l’apprentissage tout au long de la vie : la formation continue devient incontournable pour accompagner la transformation des métiers. L’OCDE insiste sur l’importance d’acquérir des compétences transversales, qu’elles soient cognitives ou sociales, pour mieux résister à l’obsolescence.
Le Conseil d’orientation pour l’emploi identifie les compétences numériques et techniques comme nouveau socle du monde professionnel. Il met toutefois en garde : la souplesse exigée ne se limite pas à l’usage des outils. L’adaptabilité, l’autonomie, la capacité à interagir prennent le devant de la scène. Deming souligne que les qualités sociales gagnent du terrain là où la machine atteint ses limites.
Voici les axes majeurs qui permettent de rester dans la course :
- La flexibilité fonctionnelle : pouvoir changer de fonction ou de secteur en capitalisant sur des savoirs transférables.
- La revalorisation du capital humain : renforcer la formation générale, entretenir la curiosité et favoriser la mobilité professionnelle.
Mais tout n’est pas linéaire. Hanushek, Schwerdt et Woessmann remarquent que les connaissances techniques acquises lors de formations professionnelles s’usent plus vite que celles issues d’une formation générale. Autor, Katz et Krueger notent que les profils capables de combiner technique et créativité sont de plus en plus recherchés. Le progrès technique élargit le champ des possibles, tout en redéfinissant les équilibres du marché du travail.
Au fond, ce ne sont ni les robots, ni les algorithmes qui décident du sort du travail, mais la capacité collective à s’adapter, à inventer, à apprendre sans relâche. Le futur du travail se joue, chaque jour, dans les choix de formation, d’innovation et d’audace que chacun ose prendre.


